J1 : Chamonix-Aoste – quand l’aventure commence par un défi
L’incertitude comme premier compagnon
Je débarque à Chamonix la veille du grand départ, déterminé à parcourir ce tour du Mont Blanc en trois jours. Et là, je lis qu’une avalanche a retardé l’ouverture du col du Grand Saint-Bernard, le point culminant du périple. Sans ce passage, pas de tour. Pas d’alternative, la route est bloquée, et l’hospice du col, contacté par téléphone, me confirme l’interdiction formelle pour les cyclistes. Le stress monte d’un cran. Et si tout s’arrêtait avant même d’avoir commencé ?
Pourtant, une rumeur persiste : un petit passage aurait été dégagé pour laisser passer les vélos. Interdit, mais existant. Je décide de tenter ma chance. Si ça ne passe pas, je rebrousserai chemin et me rabattrai sur un autre itinéraire, celui du glacier du Rhône, que j’avais préparé en plan B. Mais ce matin-là, à 9h42, je quitte Chamonix avec une seule certitude : je ne saurai la réponse qu’en y allant.
La route, entre solitude et rencontres
Le col des Montets est étrangement désert. Peu de cyclistes, juste quelques ultratraileurs qui gravissent les sentiers parallèles. Les voitures, elles, défilent sans s’arrêter. La descente sur Vallorcine est un pur bonheur avec une belle route qui serpente.

Puis vient le col de la Forclaz (Valais, Suisse), encore plus fréquenté, plus bruyant. Ce col stratégique depuis des siècles, est un passage historique pour les pèlerins et les marchands reliant la Suisse à la France. Au sommet, je m’offre un café au soleil, partagé avec deux autres cyclistes, aussi en pause. On échange quelques mots, on se comprend sans se connaître. La montagne a ce pouvoir : elle crée des complicités instantanées.
La descente vers Martigny est un spectacle à elle seule, au milieu des coteaux de vignes d’un vert éclatant, la vallée de Sion s’étire au loin. Les vignobles en terrasses cultivés sur des pentes raides, offrent un paysage bucolique et unique.

Mais le vrai défi m’attend : le col de Champex. Le soleil tape dur, la pente est raide, presque cruelle. Pourtant, dans l’effort, chaque détail prend une dimension magique. Un coup de vent frais sur le visage, une gorgée d’eau, l’odeur des sapins chauffés par le soleil.

Et puis trois cyclistes me rattrapent en avalant la montée à un rythme plus élevé que le miens. Ils font le TMB en deux jours, eux. Ils me proposent de les rejoindre sur la terrasse d’un restaurant de Champex. Attablés sous le soleil, on profite du ravitaillement de luxe: gâteau-pizza (bien salé et qui me donnera soif pendant une heure), et une Rivella rouge.

Rivella est une boisson emblématique à base de lactosérum. Son nom vient du mot italien « Rivelazione » (révélation). Elle est l’un des symboles de la Suisse, sponsor officiel de l’équipe olympique et formations sportives nationales. J’apprécie son goût unique, entre douceur lactée et touche fruitée, qui me ravit.

Je termine par une tarte aux noix accompagnée d’un café. Un moment suspendu, où le temps n’a plus d’importance. Mais je ne m’attarde pas. Leur allure me dit qu’ils me rattraperont vite. Je reprends donc la route seul.

Je quitte alors Champex qui à l’origine, n’était qu’un mayen (pâturage d’altitude moyenne avec bâtiment, où le bétail séjourne au printemps et en automne). Le village s’est développé autour de son lac que je longe avant d’entamer la descente.
Le Grand Saint-Bernard, ou la victoire de la persévérance
Après la descente vers Orsières (qui vient du latin « ursaria » : lieu où l’on trouve des ours), me voilà seul face au géant : le col du Grand Saint-Bernard. Les premiers kilomètres sont une mise en jambes. Je fais le plein d’eau à une source potable, à côté d’une buvette où motards et automobilistes profitent de l’ombre. Un dernier répit avant l’ascension.
Et puis, juste avant le paravalanche, les voici : mes trois compères de Champex. On échange trois mots sans s’arrêter, ils filent comme des flèches. Ce TMB n’est pour eux qu’un entrainement avant la Race Across France 500. Respect.

C’est dans le paravalanche que je retrouve Léa et Claudie. Ce tunnel ouvert sur le côté est, interminable, où les motards nous explosent les tympans. On parle, Léa est une ancienne compétitrice de VTT XC et Claudie a lancé sa marque de vêtements cyclistes Koji.
Le paysage est à couper le souffle : des nuages qui dansent autour des sommets enneigés, des rayons de soleil qui percent l’épaisseur grise et illuminent la montagne comme une scène de théâtre.
Et soudain, le sommet à 2 469m. Un bouquetin, indifférent à notre présence, nous observe depuis les hauteurs. Nous l’avons fait. À la force des jambes, contrairement à ce club de Ford AC Cobra.

Je passe devant l’hospice du Grand Saint-Bernard, l’un des plus anciens refuges alpins (fondé en 1050). À l’origine, il accueillait les pèlerins et voyageurs sur la route entre la Suisse et l’Italie. Les moines y élevèrent aussi les célèbres chiens Saint-Bernard, sauveurs de vies dans la neige.




En basculant côté Italie, la récompense est immédiate : la route est fermée aux véhicules. Nous sommes seuls, les marmottes profitant du calme, traversent la chaussée pour se réfugier dans leurs terriers. Un spectacle aussi drôle qu’émouvant.
La journée se termine par une longue descente jusqu’à Aoste, ville bimillénaire fondée par les Romains en 25 av. J.-C, capitale de la Vallée d’Aoste.
J2 : Aoste – Bourg Saint-Maurice – quand la montagne se dévoile
Départ sous le soleil, entre vignes et châteaux
9h25, la tente est pliée, les sacoches remplies, et le soleil déjà haut dans le ciel me promet une journée exceptionnelle. Après quelques coups de pédale, j’enlève la veste, libéré par la chaleur naissante.
Le Val d’Aoste est un tableau vivant : des vignes à perte de vue, des châteaux perchés:
Le château royal de Sarre, Construit en 1710 sur les ruines d’une maison-forte du XIIIᵉ siècle. Ce château devint la résidence de chasse du roi Victor-Emmanuel II d’Italie.

Celui d’Aymavilles, datant de 1207. Ce château médiéval et baroque a été remanié au fil des siècles par la famille Challant. Son architecture reflète les époques successives.

La route est roulante, presque facile, et le Mont Blanc, là-bas, sur son versant italien, me nargue. Il veille sur moi, comme un gardien silencieux.
Le Colle San Carlo : l’épreuve reine
À Morgex, le paysage change. On quitte la douceur de la vallée pour attaquer le Colle San Carlo. Et là, c’est le choc. 10,5 km, 1 049 m de dénivelé, 10 % de moyenne, des pointes à 13 %. Une pente impitoyable.
Ce col a été au programme de l’édition 2021 de la Transcontinental Race, du Tour d’Italie en 2006, du Giro en 2019 et du Tour de l’Avenir en 2025.
Impossible de rester en danseuse, je dois zigzaguer, tracer des S pour continuer d’avancer. Les jambes brûlent, le souffle se fait court. Mais je ne lâche rien.

Les filles me rattrapent. Je fais une pause pour avaler des barres énergétiques, l’ascension me vide de mes forces. Pourtant, je les rejoins juste avant le sommet où l’on est assez satisfaits d’en avoir terminé avec cette partie du parcours.
En haut, on enfile les vestes et on entame la descente vers La Thuile.

La Thuile : la pause gourmande
Le restaurant est là, simple, accueillant, pas cher. En terrasse, au soleil, je commande : pizza-saucisse-frites, glace maison fraise-citron, et un espresso.


Autour de nous, le défilé est constant : cyclistes, motards, Porsche… On discute, on rit, on savoure ce moment de répit avant de remplir nos gourdes à la fontaine dans la rue juste à côté du restaurant.
Et c’est reparti, le col du Petit Saint-Bernard nous attend !
Le Petit Saint-Bernard : la récompense des persévérants
Se remettre en selle après une telle pause, c’est dur. Les jambes sont lourdes, l’esprit un peu engourdi. Mais 700 m de D+ sur 13 km, seulement 5 % de moyenne, c’est presque une promenade après le Colle San Carlo.
Pourtant, la longueur use les cuisses. Et puis, il y a les motards. Des dizaines, des centaines. Le bruit, les dépassements limites… Même en tant que motard moi-même, ça finit par énerver.
Mais les derniers kilomètres valent tous les efforts. Des murs de neige bordent la route. À droite, le Sommet des Rousses (2 878 m). À gauche, la Pointe de la Louïe Blanche (2 939 m). Un décor de carte postale.




Et puis, lui. Le Mont Blanc, là, aux trois quarts derrière moi, à droite. Personne ne le voit. Ni les motards, ni les automobilistes. Seuls les cyclistes qui tournent la tête peuvent savourer ce spectacle. Je me sens privilégié.
Au sommet, à 2 188m je me prends une limonade à 4€, un luxe bien mérité. J’enfile ma veste et m’élance dans la Tarentaise en direction de Bourg-Saint-Maurice.


La descente : le retour à la vie
Sous les 2 000 m, la végétation reprend ses droits. L’air est plus doux, presque chaud. Un contraste saisissant avec l’austérité des sommets.
La descente est fluide, agréable. Je me laisse porter, le sourire aux lèvres.
On roule sur la fameuse route rose, qui est bien plus qu’un simple tronçon de bitume coloré : c’est un symbole fort de La Rosière, né en 2018 à l’occasion de l’arrivée du Tour de France dans la station.
Aujourd’hui, la Route Rose est indissociable de l’identité de La Rosière : son rose distinctif, inspiré de celui de la station, en fait un marqueur visuel unique,
et est devenue un spot incontournable pour les passionnés de vélo.

A Bourg-Saint-Maurice je déploie ma tente, avale une pizza avec le plaisir du devoir accompli.

J3 : Bourg Saint-Maurice – Chamonix: la boucle s’achève en apothéose
Le Cormet de Roselend : un réveil en musique
8h25, le départ est donné pour la dernière ligne droite. La boucle doit se refermer. J’attaque la montée du Cormet de Roselend, encore à l’ombre. L’air est frais, le torrent des Glaciers murmure à mes côtés, comme pour m’encourager. Puis, peu à peu, son chant est remplacé par un autre : les cloches des vaches.
Elles sont là, un troupeau entier de Tarentaise et d’Abondance, qui grimpe devant moi. 130 têtes à doubler. Je slalome entre les bouses fraîches, fasciné par leur calme, mais stressé à l’idée de me prendre un coup de sabot. Heureusement, elles ont l’habitude des cyclistes. D’un regard, elles se décalent, parfois changent de côté pour brouter un brin d’herbe. Un ballet lent, presque respectueux.


Enfin, je les dépasse toutes. Les paysages s’ouvrent comme une récompense.
Cormet de Roselend : le col des cyclistes

Au Cormet de Roselend, je tombe sur un retraité cycliste, parti de Chambéry. Il connaît la région comme sa poche et me glisse des idées pour de futures virées. Ces rencontres improvisées, c’est ça aussi, la magie du vélo.
À 1 968 m, ce col permet de basculer sur Beaufort. Son nom vient du patois savoyard « cormet » (col). C’est un passage mythique : le Tour de France l’a franchi de nombreuses fois depuis 1979.
Puis, le lac de Roselend. Son nom résonne comme une énigme : il vient du village d’alpage englouti par le barrage, qui produit chaque année 1 TWh d’électricité – l’équivalent de la consommation de 200 000 foyers.
Beaufort (Savoie) : le pays du fromage roi
La descente en lacets vers Beaufort est un pur bonheur. En bas, Beaufort, village typique du Beaufortain, célèbre pour son fromage AOP, le Beaufort, appelé « le prince des gruyères ».
Je retrouve les filles pour un grand café et une spécialité locale : la tarte aux loutres (une tarte aux myrtilles et crème d’amande).
Le col des Saisies : l’épreuve du feu
L’ascension vers les Saisies est torride. Le soleil tape, la pente aussi. Je suis souvent en danseuse, les cuisses en feu.

En haut, le désert. Tout est fermé, sauf un chalet-restaurant où l’on s’offre une bière et un burger au reblochon. Le carburant idéal pour la suite.


Comme après chaque pause déjeuner à vélo, le redémarrage est dur. Mais on sait que 64 km et seulement 800 D+ nous séparent de Chamonix. L’idée de terminer cette boucle est un moteur puissant.
La dernière ligne droite : entre fatigue et euphorie
On dévale vers Megève, puis Saint-Gervais-les-Bains. L’air est lourd, mais l’adrénaline aussi. À Passy, il faut encore grimper jusqu’à Servoz, puis Vaudagne, pour rejoindre les Houches, célèbre pour l’École de Physique des Houches qui a accueilli plusieurs 24 prix Nobel.
Le cumul des trois jours pèse, mais les panneaux « Chamonix » nous électrisent.
Et puis, c’est parti. On trace avec les filles comme si on terminait une course. Plus de jambes, mais une volonté d’acier. Mon tracé me fait passer devant la maison de l’UTMB, puis la Rose du Pont (Chamonix): un joyau Belle Epoque.
Ce bâtiment centenaire, emblématique de Chamonix, est un symbole de l’âge d’or alpin. Avec ses boiseries, balustrades anciennes et façade colorée. L’origine du bâtiment reste mystérieuse. On murmure qu’il provient d’une Exposition universelle, qu’il a été démonté puis reconstruit, comme c’était courant dans les années 1900. L’adresse a évolué au fil des ans (pension, hôtel, puis brasserie aujourd’hui après une belle rénovation).
Un lieu chargé d’histoire, face à la statue de Horace-Bénédict de Saussure et Jacques Balmat, les conquérants du Mont-Blanc
Des lieux symboliques, pour une boucle mythique.
L’arrivée : 330 km, 8 642 D+, 17,5 km/h de moyenne
Après 18h52 en selle et 8 642 m de dénivelé positif, la boucle est bouclée.
Et toi, prêt à relever ce défi ?
Erreurs à éviter
Si c’était à refaire, je voyagerais plus léger : mon Sony Alpha est resté au fond du sac, inutile face à mon téléphone et ma Insta360. J’aurais aussi glissé des tongues pour les pauses, des électrolytes pour éviter les coups de barre, et un stick à lèvres. L’expérience, c’est aussi apprendre à allégé son sac… et ses regrets !
Mon équipement
Mon Canyon Endurace, fidèle compagnon, était équipé pour l’aventure avec un Garmin Edge 1040 pour tracer la route, et des sacoches Restrap optimisées à l’extrême.
Ma sacoche Ratio Rollmop (pour les barres énergétiques et appareil photo) était fixé sur le cintre par dessus ma tente MSR Hubba Hubba que j’avais fixée entre les cocottes du cintre.
Ma sacoche de cadre (7,5 L) contenait mon CamelBak 2 L, ma Insta360, chargeurs, powerbank et trousse à outils.
À l’arrière, dans la sacoche de selle (14 L) : mon duvet Lafuma 10°, un matelas ultraléger Sea to Summit, un oreiller Forclaz, mes vêtements de soir, une serviette et ma brosse à dents.
Ma Tenue pour ce périple: un cuissard Chef de File, maillot et veste UrbanCircus, chaussures Mavic (?????), et un casque Oakley et des lunettes de soleil Oakley Sutro pour affronter le vent des cols.


Laisser un commentaire